Eglise apostolique arménienne: un clivage persistant
2011-06-23 18:00
Eglise apostolique arménienne : un clivage persistant
Secouée par la polémique autour du Guide des nouveaux statuts des paroisses et diocèses élaboré par Etchmiadzine, l’Eglise apostolique arménienne répond aux critiques par la voix du Primat du Diocèse de France, Mgr Norvan Zakarian, qui dénonce un «dialogue de sourds» dans lequel certains confondraient leurs «querelles personnelles» avec les «principes et les intérêts vitaux de l’Eglise». Des textes très contro- versés dont France-Arménie tente de décrypter les enjeux.
Mgr Norvan Zakarian : «Il n’y a pas de grandes différences entre le Guide de 2009 et les statuts de 2005»
France-Arménie : Il y a dans les statuts des diocèses et paroisses de France, la référence aux traditions et aux droits canons de l’Eglise apostolique armé- nienne. Existe-t-il un texte synthétique ou abrégé qui permettrait aux élus laïcs de mieux appréhen- der les fondements structurels de leur participation au sein des associations cultuelles ?
Mgr Norvan Zakarian : Les Traditions et les canons évoqués dans les statuts font référence à l’histoire religieuse, la doctrine, la vie pastorale, liturgique ainsi qu’aux principes ecclésiologiques. Il existe par ailleurs quelques ouvrages présentant de manière plus ou moins succincte les différents domaines que je viens d’évoquer. On ne trouve pas à ce jour, comme beaucoup le souhaiteraient, un manuel qui présenterait de manière synthétique les fonde- ments structurels de l’Eglise arménienne. Le Code canonique officiel de l’Eglise arménienne – Ganon- kirk Hayots – qui est la référence absolue en ma- tière de Droit canon, a été rédigé entre le 8èmeet le 11ème siècle. Même si les circonstances historiques n’ont pas permis sa réactualisation, il demeure le seul corpus de textes fondamentaux en usage dans notre Eglise. C’est à la lumière des chapitres de ce codex, acceptés universellement par les saints pa- triarches et docteurs de l’Eglise d’Arménie que, dans des périodes plus récentes, ont été rédigés de
28 FranceArménie / juin 2011 nouveaux textes, des statuts et des règlements afin d’adapter le mode de fonctionnement de l’Eglise aux exigences du temps et des puissances occu- pantes de l’Arménie. C’est ainsi, par exemple, qu’a été rédigée et promulguée en 1863 la “Constitution nationale arménienne ” (Azkayin sahmanatrou- tioun) qui organisait la vie communautaire et ecclé- siale des Arméniens de l’Empire ottoman ou, autre exemple, le statut pour les diocèses et paroisses éta- bli par le Catholicos Khrimian Haïrig. Ces divers documents ajoutés aux traditions et aux usages constituent jusqu’à nos jours les fondements struc- turels de l’Eglise arménienne.
F.A. : Les statuts des paroisses et du diocèse de France, validés par le Catholicos d’Etchmiadzine, ont été adoptés par chacune des paroisses en 2005. Cependant, un nouveau «Guide» statutaire est ap- paru en 2009, dont 65 articles sur 90 doivent être appliqués sans modification. Quelle est la légiti- mité de ce «Guide» qui engendre une fronde de cer- tains laïcs de France ?
Mgr N.Z. : Il est vrai que les statuts actuels de “l’as- sociation cultuelle du diocèse de l’Eglise apostolique arménienne de France” ont été adoptés par toutes les paroisses en 2005 après avoir été validés par le Catholicos de tous les Arméniens. L’idée d’un
«Guide» commun à l’ensemble des diocèses de notre Eglise remonte en réalité aux débuts du pon- tificat de Sa Sainteté Karékine II. En Arménie même, le régime soviétique avait dans les années 20 supprimé les structures paroissiales et diocésaines multiséculaires. Il était donc nécessaire de reconstituer ce maillage paroissial et ces struc- tures diocésaines sans lesquelles aucune vie ecclé- siale n’est possible et de donner à cette société arménienne nouvelle une vie spirituelle dont elle avait été privée pendant des décennies. Il fallait trouver, ou retrouver, un modèle d’organisation pour les diocèses et les paroisses qui se créaient dans cette nouvelle Europe de l’Est issue de la chute du mur de Berlin et pour les communautés armé- niennes de l’espace post-soviétique.
Par conséquent, la rédaction du «Guide» statutaire en 2009 ne concerne pas spécifiquement les statuts de l’association cultuelle du diocèse de France. L’ap- parition quasi concomitante de ces deux documents est le fruit d’une totale coïncidence puisque le «Guide», à l’inverse de nos statuts, a une portée uni- verselle et concerne donc l’ensemble de notre Eglise.
Si on fait une étude minutieuse des deux textes, si on les compare point par point, on n’y trouve quasi- ment aucune contradiction. Le nombre des cas liti-gieux y est infime. Il est donc clair que les attaques d’une très grande virulence portées par certains contre ce document, visent en réalité le contenu même des statuts diocésains de notre Eglise de France.
J’avais personnellement vivement souhaité l’ouver- ture d’un débat public très large sur tous les aspects de notre vie spirituelle. Malheureusement, je n’ai rencontré aucune adhésion et en lieu et place de ce débat, a pris corps un véritable dialogue de sourds dans lequel certains ont confondu leurs querelles personnelles avec les principes et les intérêts vitaux de notre Eglise qu’ils prétendaient défendre. A ce titre, ce que d’aucuns ont appelé la “crise de Nice”, constitue une démonstration exemplaire de mon propos. Là, un conflit interne opposant à l’origine le prêtre de la paroisse et les membres de son conseil – conflit initialement dépourvu de tout arrière-planstatutaire – a fini par prendre une dimension juri- dique portant sur cette question. Ce dérapage n’est en réalité ni innocent ni fortuit puisqu’en 2006, le conseil paroissial de Nice avait modifié partielle- ment, sur des points importants et unilatéralement, les statuts proposés par le diocèse et adoptés par toutes les paroisses.
La légitimité de ce «Guide» émane de sa source, c’est-à-dire de l’autorité ecclésiale elle-même, en l’occurrence de “l’Assemblée mondiale des repré-sentants diocésains” qui constitue l’organe perma- nent représentatif du Concile National (Assemblée Nationale Ecclésiale) appelé en Arménien “Az- kayin Yéguéghétsagan Joghov”. Celle-ci se réunit tous les deux ou trois ans, alors que le Concile Na- tional n’est réuni que de manière irrégulière à l’in- vitation du Catholicos, ou lors d'une nouvelle élection d'un Catholicos.
Les points proposés dans le «Guide» acquièrent une valeur juridique, à partir du moment où ils sont intégrés aux statuts diocésains ou paroissiaux. D’aucuns critiquent de manière radicale ce texte, le considérant comme définitivement gravé dans le marbre, telles les “tables de la Loi”. L’autorité ecclé- siale, pour sa part, ne fait pas de son application inté- grale un principe absolu. Elle accepte tout amendement d’une disposition qui nous mettrait en porte-à-faux vis-à-vis des législations locales, dans le
cas qui nous concerne, de la loi de 1905. Lors d’une réunion tenue à Paris en 2010, Sa Sainteté le Catho- licos Karékine II s’est exprimé d’une manière très claire en déclarant que des modifications, y compris des articles du «Guide» réputés “non modifiables” étaient toujours envisageables, pourvu que tout soit fait dans le respect de cette assemblée, émanation de l’Assemblée Nationale Ecclésiale.
F.A. : Quelles grandes différences va introduire im-pérativement ce « Guide » par rapport aux statuts de 2005 ? Mgr N.Z. : Comme je l’ai dit précédemment, il n’y a pas de grandes différences entre le «Guide» et les statuts de 2005. Il faut néanmoins faire ce travail de comparaison, point par point, afin de montrer aux fidèles la réalité des choses. Les pseudo-commen- taires des articles du «Guide» faits par ses détrac- teurs n’ont pas pour objectif le bien commun et jettent le discrédit sur leur Eglise et le clergé. Nous assistons actuellement à l’émergence d’un phéno- mène nouveau dans notre communauté. Nous constatons malheureusement qu’un certain nombre d’individus tentent aujourd’hui d’imposer leurs vues personnelles en allant à l’encontre de la volonté du plus grand nombre et en violant les prin- cipes ecclésiologiques de notre Eglise. Il est absolu- ment ahurissant de voir un individu distribuer des modèles de statuts paroissiaux et diocésains rédigés par lui-même en les envoyant par mail aux respon- sables de nos paroisses. C’est, n’hésitons pas à le dire, une sorte de nouvelle secte qui apparaît au sein de notre Eglise de France.
Sous le prétexte de “défendre l’Eglise et le peuple ”, ses partisans exhortent “les fidèles de l’Eglise armé- nienne à se redresser” et prêchent la rébellion contre la hiérarchie, n’hésitant pas à la calomnier jusqu’à son plus haut niveau en répandant mensonges et in- sinuations.
Cela n’est pas sans nous rappeler l’épisode de “l’Eglise libre ” des années 20, une «Eglise» fondée et financée par le pouvoir soviétique pour saper les fondements de notre Eglise et détruire l’autorité d’Etchmiadzine.
F.A. : Des élus laïques se plaignent d’un déficit d’in- formations. Envisagez-vous d’organiser un système qui permettrait d’y pallier ? Mgr N.Z. : Il y a une mince amélioration dans la dif- fusion de l’information mais il reste encore beau- coup à faire. Le président actuel de l’Assemblée des délégués diocésains a déjà demandé qu’à l’issue de chaque séance du Conseil, le procès-verbal de la ré- union soit envoyé à chaque délégué. Cette mesure est déjà appliquée.
Afin d’organiser un réseau d’information efficace, le Conseil diocésain a contacté des spécialistes de la question pour leur demander de bâtir un projet. Mais ceux qui se plaignent le plus fortement de ce déficit d’informations sont précisément ceux qui passent leur temps et prennent plaisir à divulguer fausses informations et médisances, prétendant pal- lier ainsi ce manque réel et parvenant bien souvent à rendre inaudibles les quelques informations déjà disponibles.
F.A. : Dans les statuts de 2005, le «Président exécu- tif» du Conseil paroissial est le «représentant admi- nistratif» de la paroisse et dirige en fait les réunions de cet «organe exécutif de la paroisse» ; le prêtre pa- roissial, président ex officio, doit veiller au respect de la mission de l’Eglise et s’abstenir de participer aux votes, sa voix n’étant sollicitée et décisive qu’encas de structure égalitaire. Dans le «Guide», le Conseil paroissial est présidé par le prêtre. Com- ment expliquez-vous ce changement susceptible de déresponsabiliser les laïcs ?
Mgr N.Z. : Il n’y a là aucun risque de voir les laïcs privés de leurs responsabilités. S’il est bien men- tionné dans le «Guide» que “le conseil paroissial est présidé par le prêtre” en détaillant ses attributions propres, celles-ci, tout comme celles des laïcs qui composent le conseil, seront présentées de la même manière dans les statuts paroissiaux. Le prêtre de la paroisse demeure donc président “ex officio” (de par sa fonction) et le président élu du conseil parois- sial, son président exécutif, conduit les séances.
F.A. : Indépendamment des impératifs du «Guide», un projet des «statuts 2005 rénovés» éclaircissant certaines confusions... avait été adopté début 2010, par un vote du Conseil diocésain de France pour soumission à l’Assemblée des délégués diocésains. Est-il envisagé de proposer de faire adopter ce pro- jet définitivement en 2011 ?
Mgr N.Z. : Au début de l’année 2010, ce projet avait été proposé à l’assemblée des délégués du diocèse. Cependant, l’arrivée du «Guide», qui allait aussi en- gendrer quelques changements, nous a décidés d’at- tendre un peu pour ce projet, afin de traiter ensemble toutes les modifications de manière cohé- rente. Il convient en particulier de remettre en ordre la charpente, l’ossature de ces statuts en réorgani- sant l’ordre de ses chapitres.
Le climat qui règne aujourd’hui autour de cette question n’est malheureusement pas propice à un examen serein, objectif et efficace.
F.A. : Pensez-vous qu’il serait opportun, comme certains le proposent, de rédiger un règlement inté- rieur afin de clarifier certains aspects de fonction- nement susceptibles dans l’état actuel des choses de générer des décisions arbitraires ?
Mgr N.Z. : Votre question mériterait d’être précisée. Nos statuts prévoient la rédaction et la mise en place de règlements intérieurs afin d’assurer la dis- cipline interne de nos structures ecclésiales. Mais si, comme certains, votre idée est que l’on peut scinder nos institutions ecclésiales en deux entités, l’une pu- rement spirituelle, régie par un règlement intérieur et confiée aux religieux, l’autre administrative et fi- nancière gérée par les laïcs, alors, nous irions im- manquablement vers une division dramatique. Les partisans de cette idée ne réalisent même pas qu’ils nous font vivre un paradoxe absolu en défendant le principe d’une part d’une association cultuelle “laïque” et d’autre part d’une “Eglise” désincarnée et loin des “réalités matérielles ”.
L’association cultuelle, selon les termes mêmes de la loi, a pour seul objet de permettre la célébration du culte. Dès lors, l’affubler du qualificatif de « laïque », comme le font certains, relèverait de la plus haute fantaisie si cela n’était pas en réalité la couverture d’ambitions et d’intérêts personnels doublée d’in- tentions hostiles envers notre Eglise.
Il n’est pas non plus du rôle de l’Eglise de prendre en main la gestion administrative et financière de la
structure civile cultuelle, contrairement à ce que claironnent les individus évoqués plus haut pour illustrer leurs calomnies sur une prétendue volonté spoliatrice de l’Eglise.
F.A. : Un des articles inchangeables du «Guide» sti- pule que «le diocèse attribue 4% de son budget au Saint Siège d’Etchmiadzine en tant que Loussa- vortchi louma», alors que cette condition est ab- sente des statuts de 2005. Pouvez-vous expliciter la genèse de cette contribution ? Son taux peut-il être modifiable ?
Mgr N.Z. : C’est une très ancienne tradition com- mune à toutes les Eglises. Il s’agit d’une contribu- tion versée au Saint Siège, appelée “athoradourk” et que tous les diocèses versaient autrefois aux sièges patriarcaux ou catholicossaux dont ils rele- vaient : Jérusalem, Sis (aujourd’hui Antélias), Constantinople et Etchmiadzine.
Dans les statuts de 2005, un article prévoit cette contribution appelée “Loussavortchi louma” (Le denier de Saint Grégoire l’Illuminateur). Ces 4% ne sont pas fixés de manière définitive et ne sont pas exigés par le Saint Siège lorsqu’un diocèse est dé- pourvu de moyens. Il convient d’ailleurs de rappe- ler qu’à ce jour, notre diocèse n’a encore jamais versé cette contribution et qu’à aucun moment, Etchmiadzine n’a exigé que nous la versions.
F.A. : Lors d’une réunion, le Catholicos de tous les Arméniens a évoqué le fait que le prêtre paroissial devrait aussi être signataire des chèques émis par la paroisse, alors que cela est de la responsabilité du Conseil paroissial dont le représentant légal est le président exécutif laïc. Quelle est la raison de ce souhait ?
Mgr N.Z. : Je ne me souviens plus exactement qui a évoqué en premier cette question de la signature des prêtres lors de cette assemblée. En tout état de cause, la réponse donnée par Sa Sainteté le Catholi- cos à ce sujet n'avait pas de caractère officiel. Pour preuve, ce point n'est même pas mentionné dans le «Guide», ce qui permet de supposer qu'il s'agit là d'une simple question de modalité à faire figurer, par exemple, dans un règlement intérieur.
Dans son explication, Sa Sainteté ne remettait pas en cause la responsabilité légale du président exécu- tif laïc. Son but était simplement que le prêtre pa- roissial soit cosignataire avec les deux signataires laïcs afin que trois signatures, et non plus seulement deux, apparaissent sur le chèque.
Un tel souhait ne suppose en aucun cas une quel- conque ingérence des autorités ecclésiastiques dans les attributions des administrateurs laïcs. Il faut au contraire considérer qu'il s'agit d'un encourage- ment à une coopération étroite et en toute transpa- rence entre les ecclésiastiques et les laïcs afin de remplir ensemble la mission et les activités de l'Eglise tant sur le plan spirituel que temporel et ma- tériel.
La multiplication des critiques récentes contre l'Eglise atteste d'un profond et regrettable change- ment des mentalités. L'esprit de dévouement et les principes évangéliques semblent avoir désertés
ceux qui souhaitent jouer un rôle au sein de l'Eglise. Considèrent-t-ils, dès lors, l'Eglise comme un lieu de pouvoir et de ce fait ne viennent-ils plus pour servir celle-ci mais plutôt pour satisfaire des ambitions très personnelles ?
L'accroissement de ces tensions révèle en vérité un manque d'amour des Arméniens les uns envers les autres. Le retour à un esprit de réconciliation et aux valeurs traditionnelles de l'Eglise constituent les conditions impératives au renouveau de l’Eglise ar- ménienne du 21ème siècle.
Je profite de l'occasion pour exprimer ma déception et mon amertume concernant le traitement réservé à l'Eglise arménienne dans le numéro de Janvier 2011 de votre magazine. J'ai ressenti les développe- ments en question comme une attaque contre l'Eglise en général, et le diocèse de France en parti- culier. Vous vous faites notamment l'écho de ru- meurs qui évoquent une «mainmise» du Saint Siège d'Etchmiadzine sur le patrimoine du Diocèse de France. J'ai été étonné que votre journal reprenne cette rumeur qui est sans fondement et qui ne re- flète aucunement la réalité. Ceux des responsables des paroisses qui attribuent cette intention au Ca- tholicossat ignorent-ils que dans tous les statuts qui sont les leurs depuis des décennies, la clause de dis- solution de leur association cultuelle prévoit tou- jours une dévolution des biens, meubles et immeubles, de leur paroisse au Saint Siège d’Etch- miadzine ? Est-il si scandaleux que cela que des biens ecclésiaux aillent dans ce cas au Saint Siège de notre Eglise ?Au cas où leur réponse serait affirma- tive, que faudrait-il en faire ?
Si l'objectif du Saint Siège d'Etchmiadzine avait réellement été de s'enrichir aux dépens de ses dioèsesprésentsàtraverslemonde,cen'estpas audio- cèse de France, dont l'état financier est déplorable, qu’ilseseraitintéressé,maisplutôt àdesdiocèses bien plus prospères, tel que ceux des Etats-Unis, par exemple.Enoutre,siunetelle intentionavaitétédé- tectée, nous aurions été les premiers à réagir.
Pour ma part, je pense que le rôle de la presse armé- nienne est de cultiver au sein de l'opinion publique les valeurs morales et la recherche de la vérité, comme cela était le cas par le passé avec des journa- listes illustres tels que Chavarche Missakian,Antra- nik Dzaroukian, et bien d’autres encore.
Propos recueillis par Jules Mardirossian Note de la Rédaction Mgr Norvan Zakarian exprime sa «déception» et son «amertume» au sujet du «traitement réservé à l’Eglise arménienne» dans le numéro de janvier 2011 de France- Arménie, auquel il reproche de s’être fait «l’écho de rumeurs évoquant une “mainmise” d’Etchmiadzine sur le patrimoine du Diocèse de France». Nous ferons observer à Mgr Zakarian qu’un malaise patent existe autour de l’Eglise, depuis un moment, sur ces questions, que le titre du dossier de FA – Et si Eglise rimait avec mainmise ? – était assorti d’un point d’inter- rogation et que nous avons donné la parole aux deux parties. A quoi sert la presse ?
Sortir du clivage persistant
Après s’être longuement informé auprès de certains protagonistes et avoir comparé les documents objets de controverses, France-Arménie met en évidence les points de divergence autour de deux axes de dissension plus ou moins conceptuels, qu’il est nécessaire de décrypter et d’éclaircir au-delà de ce qui est flagrant : ceci peut faciliter la mise en œuvre d’éléments de convergence dans ce qui est aujourd’hui antagoniste.
Faisons dans un premier temps une remarque très générale qui concerne les différences d’approches entre la hiérarchie religieuse et celles des élus laïcs : l’Eglise se projette dans le temps long alors qu’habituellement les humains raisonnent à l’aune d’une partie de vie, ce qui peut générer des incompréhensions. Il serait donc important, déjà à ce niveau, de découvrir ensemble des adaptations afin de créer de la culture commune et non pas délétère. En revenant au clivage actuel, l’apparition en 2009 d’un «Guide» (voir les réponses de Mgr Norvan Za- karian aux questions 2 et 3 de l’interview) dont la terminologie est parfois différente de celle des sta- tuts validés en 2005, a mis le feu aux poudres. Le 1er axe de dissension concerne l’expression latine «président ex officio» (présente dans les statuts de 2005 mais absente du «Guide») qui signifie, prési- dent de par sa fonction (religieuse) ; c’est en fait un président honoraire qui sans exercer la fonction de président, en a le titre honorifique. Il peut par exemple ouvrir une réunion par une prière ou un discours préliminaire ; ce n’est cependant pas lui qui conduit la séance, mais le président exécutif (prési- dent administratif légal) comme le stipule Mgr Nor- van Zakarian dans sa réponse à la 5ème question de l’interview. Il est indiqué dans les statuts de 2005 va- lidés, que les religieux doivent veiller au respect de la mission de l’Eglise et s’abstenir de participer aux votes, leur voix n’étant sollicitées et décisives qu’en cas de scrutin égalitaire. Dans le «Guide», il est indi- qué que les religieux président les réunions sans autres précisions et sans la mention ex officio. Cette lacune pourra certainement être comblée tant au ni- veau de la paroisse qu’à celui du diocèse. En fait, l’exemple de la reine de Grande-Bretagne qui règne sur son pays mais ne le gouverne pas est une image facilement compréhensible ; la fonction de gouver-
ner revient au Premier ministre. Mgr Norvan Zaka- rian nous a confirmé qu’il n’était pas question de supprimer des statuts la notion de président ex offi- cio, mais il serait opportun d’en expliciter le sens. Cet éclaircissement dans les statuts et le «Guide» pourra résoudre une série de points de divergence concer- nant la conduite de nombreuses réunions.
Le 2ème axe de dissension concerne globalement la manière dont sont rédigés certains passages du «Guide» ressentis comme facilitant l’arbitraire de la hiérarchie religieuse et négligeant les législations et coutumes européennes.
Il est intéressant de rappeler tout d’abord que c’est au cours du XIXème siècle, après le réveil culturel ar- ménien et sous l’égide du sultan, que les laïcs ont ac- quis autant de responsabilités dans l’Eglise apostolique arménienne (Constitution nationale ar- ménienne). Elles dépassent largement ce qui existe dans le monde chrétien : dans l’Eglise syriaque par exemple l’évêque décide pratiquement de tout. Il faut cependant signaler que l’idée du sultan était de générer la division entre religieux et laïcs. Il est aussi probable qu’actuellement certaines institutions éta- tiques non arméniennes ne considèrent pas très fa- vorablement ce renforcement structurel. Concernant la rigidité des articles «non modi- fiables» du «Guide», Mgr Norvan Zakarian a rap- pelé dans sa réponse à la question n° 2 de l’interview que ces derniers peuvent être discutés et amendés. De toute façon, un article du «Guide» ne peut être validé qu’après intégration dans les statuts, ce qui est de la responsabilité finale des membres des paroisses... La discussion devra donc s’engager sur certains articles du «Guide» hormis ceux concernant les présidents ex officio déjà vus. Il est probable que la ligne de partage ne sera pas tou- jours laïcs/religieux, surtout si les votes sont secrets.
Pour la transparence et l’arbitraire, avant le diocèse, il n’y avait pratiquement pas de structure élaborée à chaque niveau avec des laïcs et des religieux. Il exis- tait seulement un délégué apostolique pour l’Eu- rope occidentale nommé par Sa Sainteté. Aujourd’hui, plus que jamais, tout passe par les dif- férents filtres de la structure diocésaine : il est donc beaucoup plus difficile qu’il y a dix ans de faire ré- gner l’opacité et l’arbitraire de la hiérarchie reli- gieuse. De plus, un système pour une meilleure circulation de l’information étant en cours d’étude, nous pouvons être plutôt optimiste pour cet aspect global de transparence et d’arbitraire même si, bien sûr, certaines prérogatives discrétionnaires resteront à la hiérarchie religieuse.
En outre, afin de mieux impliquer en connaissance de cause les laïcs, il serait judicieux de rédiger un ma- nuel synthétique des fondements structurels tradi- tionnels de l’Eglise arménienne. En fait, une vraie culture civique est en train de s’instaurer au sein de l’Eglise arménienne en espérant que les limites se- ront respectées.
Terminons par une question annexe qui n’est pas di- rectement du domaine de ce que nous venons de traiter. Une Eglise se doit de maintenir vivante sa doctrine originelle et sa spiritualité. Cette fidélité dy- namique n’implique pas un conservatisme morti- fère. Il est au contraire important de réinterpréter régulièrement, c’est-à-dire de revisiter cette doctrine originelle de la société afin de l’insérer dans le pré- sent en fonction des transformations avec des ap- proches différentes tout en la gardant telle quelle. Quand pourrons-nous cesser de sous-traiter l’essen- tiel de la modernité des fondamentaux de l’Eglise arménienne aux autres composantes de la religion chrétienne ?